Roman 🌞🌿🍒🌻🐘🌜

La Traversée

Chapitre 1

La traversée avait été longue.

Le ciel s’amoncelait comme un glacier terni par la lumière du soir ; la paroi des nuages se faisait prolongation des vagues qui s’élevaient dans le tumulte marin, immenses. Géants de fumée, géants des eaux, titans venant des quatre coins du monde pour enfourcher la chevelure de l’océan. Car la mer est femme et l’océan, son sexe. Amazone qui brandit fièrement son filet pour ne former qu’un enchevêtrement de créatures marines. Son corps, un ruissellement perpétuel de tous les malheurs de la terre. Elle est eau, mais le feu brûle dans ses profondeurs comme dans la gueule de Moloch. Brûle ! Brûle !           Consume le sperme qui te vient du ciel, frère et père à la fois, joyeux tumulte qui réduit en cendre ces souris, les Hommes. Tu caches tes pudeurs dans les carcasses de navires, cimetières marins qui trahissent ton insolence fatale, et tu laisses les Hommes glisser sur ta peau pour mieux les engloutir sous ta chevelure. Chevelure aux odeurs d’épices, d’écorces et de sueur, chevelure qui a parcouru l’univers et les civilisations. Cavalière, inonde de grains de sable nos champs et nos maisons, fouette nos vitres de tes doigts anguleux !

La traversé avait été longue. La pluie dehors battait son plein comme si le ciel vomissait après tant de chaleur. Un soir d’été comme on en voit parfois. Un déluge comme l’âme humaine en traverse parfois. Cette colère divine qu’au fond, les mots ne peuvent saisir que s’ils sont ruisselés de part et d’autre de leurs lettres. Ce p qui fait la planche pour sentir les gouttes couler le long de son torse ; ce l, prêt à recevoir l’éclair ; ce u qui se fait calice pour abreuver le point du i, cet assoiffé ; et ce e, cette petite lettre qui protège de son scaphandre la boucle qui l’achève. Pluie. Pluie. Pluie. Répétez ce mot et vous n’aurez ni le bruit de l’eau qui tombe du ciel, ni le bruit de l’eau qui tape contre la vitre – mais le bruit que fait le pas de l’Homme lorsqu’il marche sur la terre. Ces souris, les Hommes, aux allures de géants maladroits, trop lourds de leur corps pour frôler un monde qui ne voulait pas d’eux.

Louisa avait tout de même entamée la traversée du jardin, malgré la pluie battante. Guimauve ronronnait encore sur son coussin près du feu que Louisa avait déjà ouvert la porte de derrière ; une porte en bois écaillée – il fallait que Rudy repeigne cette porte, il avait promis de la faire la semaine dernière. Elle devra s’en occuper, sans doute. Pour les êtres ordinaires, ou pour les êtres comme Guimauve, rester au sec lors d’une averse procure un vague sentiment de bien-être, celui de rester immaculé des immondices humaines. Pour les êtres comme Louisa, c’était tourner le dos à ses propres fautes, se laver dans le lait du Jugement dernier pour mieux rapporter le feu de l’Enfer en son cœur. Non ; elle ne pouvait demeurer dans ce calme factice, artificiel. Il fallait plonger dans cette gueule flamboyante que lui tendait le ciel, et aller au plus près des flammes. Allons-y, donc. Un pas en avant, le bras sur le front pour résister à la cécité imposée par la pluie qui vient d’en haut, la pluie qui vient d’en bas. L’herbe glisse ; chute.                La boue s’est immiscée sous les ongles, dans les lignes de la main ; une goutte, une larme de titan sans doute, en a profité pour se glisser dans le creux chaud et maternel des seins de la jeune femme. Les cils de Louisa pleurent d’avoir à subir ce que l’Homme répugne à vivre, la colère des éléments : pourquoi a-t-il fallu qu’ils germent sur les paupières de cette intrépide, et non pas sur celles de Guimauve ? A l’heure qu’il est, ils pourraient être en train de roussir devant un bon feu… Décidément, la traversée était longue.

Mais déjà Louisa arrivait à la serre. C’était une de ses habitudes que d’affronter les averses d’été pour venir se réfugier dans la serre. Cela lui donnait le sentiment de quitter le monde des Hommes pour pénétrer dans le sexe de la terre : il y faisait chaud et humide, cocon artificiel où la nature reprenait ses droits. Il n’y avait plus l’apaisement du fauteuil confortable mais l’inconfort de ne pas être à sa place. La chaleur de la serre était si dense qu’on ne pouvait se sentir bien dans son corps ; les plantes venaient nous assaillir de toutes parts comme si, nous pointant du doigt, elles nous accablaient de reproches. Là, Louisa se sentait mieux de se sentir mal. Son front ruisselait, mais elle ne pouvait dire si c’était la pluie, la chaleur de l’endroit ou la joie irrationnelle d’avoir quitté le monde qui la répugnait tant. Elle marcha jusqu’au centre de la serre, jusqu’à la fontaine – jouissance perpétuelle que Louisa percevait comme le coffre-fort de toutes ses pulsions, de tous ses désirs. Lentement, elle se défit de ses vêtements et recueilli du bout des doigts cette goute enfouie au creux de ses seins, pour la déposer délicatement dans l’eau de la fontaine. Que c’est beau ! Cette goute, qui pensait venir de nulle part, orpheline de parents qu’elle ne connaitra jamais – voilà qu’elle rejoignait un point d’eau, minuscule pour le géant, certes, mais égal au tumulte de l’océan pour elle. Pour Louisa, c’était un peu comme donner naissance à un enfant et le guider vers une vie heureuse. La traversée avait été longue, mais elle en avait valu la peine. Louise soupira.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire