🍒 Aragon - "Le paysan de Paris" (1926) 🍒

Aragon, le poète des choses. C'est bien la force de la parole poétique d'Aragon qui est révélée dans Le paysan de Paris. Il nous transporte dans le paysage parisien, des passages pleins de boutiques et de filles de joies aux Buttes-Chaumont, en passant par des bars et des extraits de journaux. Non, il n'y a pas d'intrigue, encore moins d'histoire; il n'y a que le regard du poète et les choses, le réel, et la plume du poète pour faire la liaison. 



Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ce poème de Rilke, Ich fürchte mich so vor des Menschen Wort (Je me méfie tant des mots des hommes). Dans ce poème, Rilke dénonce le désenchantement du monde par les mots, car ces derniers nous font croire que nous possédons le réel, que nous le maîtrisons, ils rendent les choses banales alors que rien n'est banales, ils brisent le chant des choses et la force questionnante des choses. Ainsi:
"Aucune montagne n'est plus merveilleuse pour eux;

Leur jardin et leur bien sont proches de Dieu
[...]
J'aime tant entendre chanter les choses.
Vous les touchez; elles sont rigides et muettes.
Vous me tuez toutes les choses"
Et c'est vrai; après tout, un chien est un être étonnante, mais parce qu'on le nomme chien, il n'a plus rien d'extraordinaire pour nous. Le rôle du poète n'est-il pas alors de réintroduire le merveilleux dans le réel? C'est ce que je pense, et c'est ce que fait Aragon dans Le paysan de Paris. Voici le passage qu illustre le mieux à mon avis cette réintroduction de l'extraordinaire dans l'ordinaire:
"Bizarre attrait de ces dispositions arbitraires: voilà quelqu'un qui traverse la rue, et l'espace autour de lui est solide, et il y a un piano sur le trottoir, et des voitures assises sous les cochers [j'aime particulièrement cette expression]. Inégalité des tailles des passants, inégalités d'humeur de la matière, tout change suivant des lois de divergence, et je m'étonne grandement de l'imagination de Dieu". 
D'ailleurs, vers le fin de l'ouvrage, Aragon écrit explicitement que les Hommes ont perdu de vue le merveilleux des choses. Enfin, il parle plus précisément du fait que nous ne voyons plus aujourd'hui la force des symboles; en fait, nous ne les voyons plus les symboles du tout. Là encore, je pense à Baudelaire qui disait que "La nature est une forêt de symboles" là où Galilée écrivait "La nature est un grand livre écrit en langage mathématique", et aujourd'hui nous vivons selon la phrase de Galilée, non plus selon celle de Baudelaire. Mais je m'égards, et voici donc les phrases d'Aragon qui résument si bien la rationalisation du monde, la perte du magique par les mots. 
"Les hommes vivent les yeux fermés au milieu des précipices magiques. Ils manient innocemment des symboles noirs, leurs lèvres ignorantes répètent sans le savoir des incantations terribles, des formules pareils à des revolvers". 
Le poète est capable de voir ces revolvers, et c'est pourquoi il cherche à utiliser les mots autrement pour dire le réel autrement. En fait, il y a une musicalité qui est redonnée aux choses. Sans doute cet ouvrage est-il comme un grand orchestre. Il y a ce passage très rythmé qui me revient pour illustrer la musicalité:
"La femme est dans le feu, dans le fort, dans le faible, la femme est dans le fond des flots, dans la fuite des feuilles, dans la feinte solaire où comme un voyageur sans guide et sans cheval j'égare ma fatigue en une féerie sans fin".
Magnifique, n'est-ce pas? On sent la fibre surréaliste dans sa plume. Et en effet, l'oeuvre est amplement marqué par le lien qu'a entretenu Aragon avec le surréalisme (il est d'ailleurs question d'André Breton, qui l'accompagne aux Buttes Chaumont). Je crois avoir senti une critique du surréalisme qui perd de vue le sens; Aragon tente de montrer qu'on peut être dans le rêve sans perdre le sens et sans perdre son lecteur, et ce, en restant accroché au concret, c'est-à-dire, je pense, au réel dans ce qu'il a d'extraordinaire. D'ailleurs, les toutes dernières pages prennent la forme d'une sorte de manifeste pour la poésie (car il s'agit de poésie, comme toujours!):
"C'est à la poésie que tend l'homme.

Il n'y a de connaissance que du particulier
Il n'y a de poésie que du concret.
La folie est la prédominance de l'abstrait et du général sur le concret et la poésie"
A cela s'ajoute d'ailleurs une défense du surréalisme dans sa capacité à évoquer des images, et donc à déformer le réel pour le rendre plus vrai peut-être (et paradoxalement). J'en parle parce que les lignes qui le défendent explicitement sont particulièrement fortes par rapport à notre actualité :
"Le vice appelé Surréalisme est l'emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image, ou plutôt de la provocation sans contrôle de l'image pour elle-même et pour ce qu'elle entraîne dans le domaine de la représentation de perturbations imprévisibles et de métamorphoses: car chaque image à chaque coup vous force à réviser tout l'Univers. [...] Bientôt, demain, l'obscur désir de sécurité qui unit entre eux les hommes leur dictera des lois sauvages, prohibitrices. Les propagateurs de surréalismes seront roués et pendus, les buveurs d'images seront enfermés dans des chambres de miroirs. Alors les surréalistes persécutés trafiqueront à l'abri des cafés chantants leurs contagions d'images. [...] Le droit des individus à disposer d'eux-mêmes une fois de plus sera restreint et contesté. Le danger public sera invoqué, l'intérêt général, la conversation de l'humanité toute entière. [...]". 
Donc il ne s'agit pas seulement de chanter les choses, mais de défendre l'acte poétique en lui-même, car il est sans cesse menacé par la société qui se sent menacée par la fertilité créatrice du poète et des choses. Plus qu'une aventure musicale et poétique dans les rues de Paris, Le paysan de Paris apparait donc comme un acte de résistance, un cri coloré qui appelle le lecteur à changer son regard sur le monde et à affirmer sa béatitude face au réel. 

Image tirée du court métrage surréaliste Un chien andalou, réalisé en 1929 par Luis Bunuel


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